Le personnel de l'ouvrage


Le commandant

Nous avions fait la connaissance du commandant Reynier lors de l’alerte des Sudètes en Septembre 1939. De taille moyenne, un peu replet, comme il arrive à la quarantaine, d’une robuste santé, il alliait un comportement paisible à la faculté de réagir promptement aux circonstances. Plus de deux douzaines de barrettes de décorations marquaient sa tenue, toujours strictement réglementaire, en commençant par la Légion d’honneur et la Médaille militaire, le cèdre vert sur fond blanc bordé de rouge de la médaille du Liban qui attirait les regards.

Il était pour nous « le Commandant »

Son prénom, Martial, est fréquent en Limousin où son père était boucher. Il était parti à la guerre en 1914 comme sous-officier de cavalerie et l’avait terminée avec le grade de Capitaine d’Infanterie. Il continua sa carrière militaire sur le Théâtre d’Opérations Extérieures, soit en campagne, soit dans les Affaires Indigènes.. Il était marqué par son séjour dans le Rif (Taza, Abd-el-Krim 1926) et aussi par ses années de Syrie.

Il faut consacrer un paragraphe au basset qui portait le nom de Deir-ez-Zor (prononcer Dérézor), dernière garnison du commandant avant Drachenbronn. Aussi affairé que son maître, il était favorablement connu dans tout l’ouvrage ; il avait sa part dans l’estime que vouait l’équipage à son chef.


Le personnel

A l’effectif d’environ 500 au total, nous portions l’écusson d’une des trois armes : Infanterie (22 sur fond kaki), Artillerie (155 sur drap rouge), ou Génie (1, 15 ou 18 ou grenade sur velours noir). Nous étions tous administrés et nourris par la 2ème Cie d’Equipage d’Ouvrage du 22ème Régiment d’Infanterie de Forteresse. 

Le Commandant de Compagnie était le Capitaine Gros, Major d’Ouvrage. Les deux cinquièmes de l’effectif étaient composés de frontaliers, en majorité cultivateurs, originaires de l’arrondissement de Wissembourg ; deux autres cinquièmes, nés surtout à l’ « intérieur », étaient des hommes du contingent et des disponibles de la classe 1935 ayant déjà plus de trois ans de service ; il faut ensuite compter les cadres d’active et tous ceux qui étaient affectés à l’ouvrage en raison de leurs spécialités (ouvriers du Génie, ouvriers d’usine du Haut-Rhin, électromécaniciens de l’armée, sapeurs de chemin de fer, sapeurs de transmission, ....).

 L’encadrement était solide, mais nous avions à faire connaissance les uns des autres ; le commandant s’employait à créer un esprit commun en sachant parler à chacun et en faisant en sorte que nous nous abordions entre nous comme au village.


Installation du personnel

L’exiguïté des prévisions de couchage conduisit à des solutions de fortune.

Le commandant était le seul à disposer d’une chambre individuelle où il s’était installé avec ses tapis d’Orient. (Volés en 1941 par l’Alsacien auquel il les avait confiés, c’est un autre genre d’imprévu) et une caisse de vaisselle (qu’il a cassée lui-même à la popote le soir du 24 Juin). 

Il s’était fait bâtir une cheminée en briques qui existe encore. Les officiers étaient logés en général par deux et remplissaient leur fonction 24 heures sur 24 en se débrouillant pour dormir. Les sous-officiers spécialistes étaient organisés de la même façon. Elle était judicieuse.


La vie du personnel

Popote des officiers : La CORF n’en avait pas prévu ; c’était une lacune ; la popote était le seul local interarmes avec le bureau du commandant et de son sous-officier.

Personnel des P.C. : Ayant été délogé par la popote, il avait des hamacs dans le couloir suspendus à des tubes transversaux posés sur des cornières scellées dans le couloir du P.C.. (Sans courant d’air, je précise, car la porte était consignée.) Ces cornières existent encore aujourd’hui. Les hamacs restaient pendus 24 heures sur 24. Pour aller à ma chambre, je circulais tête baissée en saluant à l’occasion les gars couchés sous la voûte.

Sapeur de chemin de fer : Au pied du bloc 7, sur des châlits «en bois » (Horreur de la CORF si elle l’avait su.)

Hommes du Corps-Franc : Les hommes du « corps-franc » créé en Mai 1940 pour déjouer les descentes de  parachutistes logeaient aussi sur des lits superposés en bois dans le coin du garage avant en face de  la citerne incendie.

Tableaux divisionnaires : Les deux sapeurs d’un même bloc logeaient tranquilles, nous leur demandions qu’il y en ait toujours un dans le local, l’autre pouvait travailler dans le bloc à l’entretien ou aller se promener. Les adjudants spécialistes au besoin leur donnaient des consignes et des ordres.

Relèves : Je n’en ai pas connu le détail ; l’artillerie et l’infanterie y pourvoyaient. La caserne étant encombrée, l’infanterie a essayé d’envoyer les hommes au repos pour huit jours à Oberhoffen (dépaysés, ils découchaient) au lieu du casernement de sûreté voisin tout neuf, mais qui n’avait jamais été occupé. Les solutions extérieures à l’ouvrage n’étaient pas bonnes et n’ont pas duré.

Nous préférions vivre dans notre «village ». Le théâtre aux armées allait au Hochwald, plus spacieux, mais  pas chez nous. Nous avons fait du sport à faible dose (ballon). J’ai patiné l’hiver, mais il fallait avoir des patins. Je crois que nos esprits furent très polarisés sur les particularités de l’instruction. Nous étions très sages.

Bureau du Génie : Dans le local du tableau divisionnaire du P.C. couchait un caporal qui tenait registre des travaux demandés et exécutés ; ils étaient en général du ressort des sapeurs-mineurs (cloisons, enduits, charpentes en bois). L’adjudant Hascouët (en temps de paix, à l’annexe du Génie de Hunspach) les dirigeait. Il a aussi surveillé la pose du réseau – rails autour des entrées, etc. 

Local des archives : L’actuel local des archives se trouve dans le bureau de l’adjudant-chef Georges, dans lequel siégeait le sergent Bastide qui était secrétaire. Ce Bastide était Pasteur dans le civil et présidait les réunions et cultes le dimanche pour les protestants. Il est maintenant en retraite à Privas, mais il a rayé Schoenenbourg de sa mémoire.


Moral du personnel

Sans doute avons nous été trop sérieux et aurions nous dû monter une chorale ou quelque activité pour brasser les esprits. Sans doute aussi Reynier les a-t-il gardés divisés en raison de la dualité du recrutement : Alsaciens avec leur dialecte et Français de l’intérieur.

Grâce aux moyens officiellement prévus (observatoires, téléphone, radio), un ouvrage n’est pas aveugle, mais il est borgne ; il a une vue schématique des faits, à condition qu’il se passe quelque chose de concret ; mais nous ne pouvions de cette façon être informés de l’ambiance, du moral des voisins, beaucoup d’entre nous ne savaient même pas le temps qu’il faisait !

Le commandant considérait le renseignement comme résultant d’une circulation intense de nouvelles, à laquelle chacun collaborait en sachant que c’était nécessaire à la mission commune ; il tenait à recouper les informations., c’est ainsi qu’il autorisait les frontaliers à aller de temps à autre visiter leurs maisons abandonnées et souvent pillées, les nouvelles qu’ils apportaient étaient fréquemment déprimantes; il valait mieux les connaître.

Chaque jour à 17 heures, le commandant recevait dans sa chambre (où les officiers ne pénétraient pas) sa «Harka» d’une demi-douzaine d’hommes : le cantinier, un garde-chasse des environs, des paysans tenant la «ferme du commandant ». La causerie avec eux lui apportait des informations au même titre que la popote des officiers. C’était sa manière d’ancien des Affaires Indigènes. C’est ainsi que les actionnaires de la chasse venaient converser avec le Commandant sur les tapis d’Orient de sa chambre; parce qu’il était l’un des leurs, bien que ne parlant pas l’alsacien, il était considéré comme un enfant du terroir.

Certains  officiers qui, comme lui, allaient se promener aux alentours faisaient causette avec les amis des troupes d’intervalle, le petit corps franc, dont la mission était une  activité de défense et de patrouille sous les ordres de sous-lieutenant Mathès, instituteur à Altenstadt, rapportaient des nouvelles de l’extérieur, un peu d’air frais dans les esprits et parfois un quartier d’une vache abandonnée, tuée au passage au profit de l’équipage. Tout cela brassait les idées, dans notre vie solitaire, sédentaire, réglée par les tours de veille et de repos. Nous n’avions, en effet, aucune occasion de rassemblement ; c’est exceptionnel dans la vie militaire.

En Mai 1940, le commandement avait renforcé notre effectif. Quinze jours après, en compensation, nous avons renvoyé des hommes aux dépôts. Le commandant m’a demandé le matin une dizaine de noms. Après avoir fait ma tournée, je lui ai porté vers 16 heures ma petite liste. Il a comparé avec la sienne : Huit noms étaient les mêmes.

Les deux autres étaient ceux de récents affectés qui ne s’étaient pas intégrés dans les équipes de sapeurs – mineurs ou électromécaniciens.


Deux cas d’officiers :

- En octobre 1939, le nouveau toubib était allé en mission à Haguenau chercher du matériel médical. Se fiant sans doute au goût de Reynier pour les histoires salées, au retour, il a déployé à la popote une culotte bleu pâle de demoiselle. Le commandant a fort mal apprécié cette blague et  l’a harangué sur le thème : «  s’enterrer sous les ruines du fort plutôt que se rendre ». Il a été muté ailleurs le lendemain matin.

- Par ailleurs, Reynier m'a débarrassé «illico», à mon grand étonnement, d’un sous- lieutenant que je venais de présumer pédéraste; peut- être le commandant avait-il eu d’autres renseignements sur le Monsieur.



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